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Telerama n° 3036 - 22 mars 2008

La vie pas rose d'un clandestin vendeur de roses. Pour sa quatrième pièce, la compagnie Farid'O frappe fort.

 
Il y a des histoires qu'on reconnaît, qu'on croit connaître, qu'on a croisées. Et qui méritent toujours d'être répétées. Celle par exemple de Sad, le vendeur de roses à la sauvette dans les restaurants, ­celui qui se fait toujours houspiller par les serveurs, chasser même de certaines ­terrasses sous prétexte de ne pas ennuyer les clients. Sauf que Sad, lui, on ne l'oubliera pas. Le grain de sa voix, sa façon de se casser les dents sur les mots restent gravés dans la mémoire. Et sa gestuelle ! Sad, c'est le danseur et acteur hip-hop Farid Ounchiouene dans sa mise en scène de ­Saleté, d'après le texte de l'écrivain autrichien Robert Schneider.

Trois hip-hopeurs en costard-cravate l'épaulent pour incarner l'histoire de cet Irakien sans ­papiers immigré en Autriche. A force de ­digérer les agressions, le clandestin comprend qu'il n'est qu'une « merde ». Noyée dans l'obscurité, cette pièce rentre-­dedans, féroce de lucidité et de douleur, balance tous les clichés sur les « basanés » : l'odeur forte, la grosse bouche, la saleté... Mais le pire reste à venir. Scansion : « Les mères arabes ne savent pas ce que le deuil veut dire. Un jeune Arabe mort ne compte pas auprès d'un jeune Blanc dans la même situation. » Et la danse jaillit sur le plateau comme une extension de ­l'esprit torturé de Sad. Cette floraison magique et belle, dont la vitalité ferait presque croire en l'avenir, réussit à tisser un sens profond avec le texte, comme une issue de secours dans un tunnel sans fin.

Avec cette quatrième pièce depuis la création de sa compagnie Farid'O en 2002, le chorégraphe Farid Ounchiouene passe un cap. Saleté n'est pas un spectacle bien huilé qui roule sur les rails de sa sale histoire. C'est une pièce raide, presque endimanchée même, à la manière dont les gens menacés s'habillent propre pour passer inaperçu. Casser un être humain y semble atrocement banal et facile. Chair de poule.

Rosita Boisseau